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Dans un ouvrage
sur lequel je reviendrai plus longuement, Monique Schneider, se
référant à Luce Irigaray, rappelle que "la reduplication du même
interdit tout accès à l'autre"[1].
Mon projet dans cette intervention est de situer la transmission dans
le rapport à l'autre. Plus précisément, je voudrais, à partir de
différentes sources, montrer comment elle peut se représenter selon
deux modalités différentes, soit une répétition du même, soit un
avènement du différent. Ce que j'envisage ici, ce sont les
représentations, les modèles de la transmission, celle-ci, dans la
réalité, se situant toujours dans un compromis plus ou moins proche
de l'un de ces modèles extrêmes.
Quand on envisage la question de la transmission comme je le fais,
c'est-à-dire dans un cadre de référence anthropologique, son
inscription dans la loi de la prohibition de l'inceste apparaît
fondamentale. Cette loi, par son double contenu obligeant tout être à
reconnaître sa double limitation dans la distinction des générations
et dans la distinction des sexes, dégage l'espace où la reconnaissance
de l'altérité est possible, et où du différent peut se situer et se
succéder. Par contre les situations qui freinent l'imposition de
cette loi fondamentale, les représentations qui empêchent un individu
de se sentir limité par la génération qui le précède et celle qui le
suit, limité par l'existence d'un autre sexe, induisent des
organisations où la transmission ne peut être conçue que sous le mode
de la répétition, c'est-à-dire de l'exclusion du différent. C'est
cette double notion de transmission que je vais développer à partir de
trois sources. La première est une étude sur la façon dont Freud
s'est représenté et a vécu la relation de paternité; la seconde est
l'ouvrage de l'écrivain soudanais Tayeb Salah Bandarshâh; la troisième
est l'ouvrage de Assia Djebar, L'Amour, la fantasia. Les deux
dernières sources se situent dans l'aire culturelle maghrébine et
islamique, mais la première nous permet d'aborder d'abord la question
dans son aspect le plus général, c'est-à-dire en tant que concernant
toute culture, me semble-t-il, et à tout le moins, la nôtre.
LA TRANSMISSION CHEZ FREUD
La question de la paternité occupe une place centrale dans la vie
et l'oeuvre de Sigmund Freud. Je n'en mentionnerai ici que quelques
aspects.
Dans le texte intitulé "Un trouble de mémoire sur l'Acropole",
Freud, analysant la difficulté qu'il a trouvée à se rendre à Athènes,
en se référant à la "pauvreté des conditions de vie de sa jeunesse", y
voit la trace d'un interdit: l'interdit d'aller plus loin que son
père, et il ajoute : "Tout se passe comme si le principal, dans le
succès, était d'aller plus loin que le père, et comme s'il était
toujours interdit que le père fût surpassé "[2].
Dans cette phrase où apparaît l'ambivalence de la relation père-fils
est formulé tout le problème de la transmission : faut-il répéter?
faut-il et peut-on aller plus loin? C'est dans L'Interprétation des
rêves, ouvrage lié à la mort du père de Freud, que se dévoile le vécu
de l'auteur par rapport à la relation de paternité. Dans un ouvrage
intitulé Père, ne vois-tu pas ...?, Monique Schneider analyse de près
cette problématique de la paternité, et c'est de cette étude que je
voudrais tirer quelques conclusions.
D'une façon globale, deux conceptions de la paternité-filiation y
sont repérées dans la personnalité de Freud:
- Une conception d'un rapport figé, répétition de l'identique, où
le rapport père-fils est vécu sur le mode du rapport maître-disciple,
rapport concrétisé dans l'expression "les enfants sont des
revenants": conception dominante dans l'oeuvre de Freud, fortement
marquée dans L'Interprétation des rêves.
- Une conception d'un rapport père-fils plus ouvert sur la vie, sur
le changement, rejetant l'exclusion du féminin, conception plus ou
moins refoulée par Freud, mais qui ressurgira dans les dernières
années de sa vie, quand il redécouvrira le parfum des fleurs et la
couleur des prairies de son enfance à Freiberg.
Ces deux conceptions apparaissent sur plusieurs points :
1 - "Les enfants sont des revenants"
Cette conception de l'enfant naissant assimilé au retour des morts,
dans une perspective de la permanence qui tend à réduire l'écart entre
le vivant et le mort, apparaît à propos de la nomination des enfants,
du choix de leur prénom. Freud écrit : "De là court un fil de pensées
qui me conduit à la façon dont j'ai donné des noms à mes propres
enfants. Je tenais à ceci : leurs noms ne devaient pas être choisis
d'après la mode du jour, mais il devaient être déterminés par le
souvenir de personnes chères. Leurs noms font des enfants des
revenants. Et enfin, les enfants ne représentent-ils pas pour nous le
seul accès à l'immortalité ? "[3].
2 - La loi de l'Ancêtre
La filiation dans cette optique est à concevoir comme une
continuation; ainsi apparaît, selon l'expression de Monique
Schneider, "le schème d'une filiation vue comme élongation indéfinie
de l'Ancêtre"[4]:
L'enfant par lui-même n'a rien à dire, il a à redire ou à revenir.
Dans cet étirement de l'ancêtre, il n'y a pas place pour la fondation
d'une lignée. C'est ce que Freud, tout en se maintenant dans cette
conception, avait bien perçu : le schéma est bon, à condition d'y
occuper la place de l'Ancêtre, celui dont toute la descendance sera
l'étai, le support, la continuation, l'"immortalité". Il écrit : "Il
est ridicule d'être fier de ses ancêtres. Je préfère être moi-même un
ancêtre, un aîeul."[5].
Plutôt qu'un maillon de la chaîne, il préfère être la totalité,
symbolisée par l'ancêtre.
3 - La relation père-fils conçue sur le modèle de la relation
maître-disciple.
Cette relation maître-disciple elle-même se rapporte à une
représentation de la transmission conçue comme portant sur un
héritage à transmettre, héritage un et inaltérable (en rapport avec
une conception de Freud de son oeuvre comme monument à transmettre et
à préserver plutôt que comme oeuvre à poursuivre). Conception souvent
reprise aujourd'hui par les successeurs de Freud dans la mesure où
ils considèrent son oeuvre comme un legs à préserver et non comme une
oeuvre qu'on a le droit de développer.
4 - Le passage du sensible à l'intelligible.
Dans cette optique de la relation père-fils, conçue sur le mode de
transmission scientifique, sur le modèle d'une relation
maître-disciple, s'opère ce passage du sensible à l'intelligible, dont
de nombreux textes montrent qu'il est assimilé par Freud à un pas sage
du féminin au masculin. A titre d'exemple, cette note de l'analyse de
l'Homme aux rats: "Ce fut un grand progrès de la civilisation lorsque
l'humanité se décida à adopter, à côté du témoignage des sens, celui
de la conclusion logique, et à passer du matriarcat au patriarcat."[6]:
Cette remarque est faite précisément au sujet du mode de certitude
qu'un homme peut avoir de sa paternité. Ce passage du sensible à
l'intelligible, assimilé à un passage du féminin au masculin, connote,
sans que je puisse en développer ici tous les arguments nécessaires,
une tendance de Freud à la mise à l'écart du féminin dans l'opération
de transmission, pour aboutir à une transmission "sans passer par les
femmes", selon l'expression de Nicole Loraux: on est renvoyé ici au
modèle de la transmission intellectuelle auquel la filiation est
référée.
5 - L'exclusion du féminin et du vivant
Cette exclusion du féminin, que Monique Schneider analyse à partir
du rêve de l'injection faite à Irma, renvoie, dans le contexte de
Freud, à l'assimilation qu'il vit entre la femme, le sang,
l'hémorragie: la gorge d'Irma observée dans le rêve et l'hémorragie
renvoyant à la figure du médecin borgne qui le soigna d'une blessure
au menton à l'âge de deux ans et demi: blessure oubliée, rejetée, et
rappelée plus tard par le cancer à la machoire. De cette évocation
trop rapide, je ne retiens que la série: féminin-enfant-vie,
représentée par le sang, mais précisément dans l'écoulement
hémorragique, dans le flux (Fluss, Fliess) qu'est la vie.
De cette étude, et au-delà du cas de Freud, je retiens la
formulation de ces deux types de transmission :
- une transmission conçue comme une "pérennité ossifiée de l'ordre
sacré"[7],
où l'enfant est réduit à être un revenant, une copie du maître, un
fantôme : c'est bien la répétition ;
- une transmission où le fils a un statut de vivant, parce que le
père renonce à son pouvoir de maîtrise, reconnaît sa double
limitation dans la chaîne des générations et dans l'espace des sexes :
ce père dès lors n'intervient plus pour pétrifier, mais pour vivifier[8].
Dans cette transmission, le féminin trouve sa place, et avec lui la
vie et le changement qui la caractérise.
LA TRANSMISSION DANS L'AIRE ARABO-ISLAMIQUE
C'est à partir de ce double modèle que j'aborderai dans deux
oeuvres récentes la question de la transmission, et particulièrement
le rapport père-fils : il s'agit de Bandarshâh de Tayeb Salah et de
l'essai de Assia Djebar intitulé l'Amour, la fantasia.
Bandarshâh
Dans cette oeuvre, le récit est dominé par le couple
grand-père/petit-fils, extraordinairement installé dans une pérennité
qui semble défier temps et changement. Je cite ce passage dans lequel
grand-père et petit-fils apparaissent comme deux jumeaux : "Nous ne
cessions de nous émerveiller devant l'étrange ressemblance qu'il y
avait entre Bandarshâh et son petit-fils Meryoud, car le petit-fils
était la réplique exacte du grand-père, tant par la physionomie que
par le comportement. Comme si le grand Artisan les avait façonnés en
même temps et de la même argile et avait présenté Bandarshâh au pays,
puis, quelque cinquante ou soixante ans plus tard, le lui avait
présenté une seconde fois sous la forme de Meryoud. Imaginez deux
jumeaux dont l'un aurait suivi l'autre avec cinquante ou soixante ans
de retard : la silhouette, le visage, la voix, le rire, les yeux, la
blancheur des dents, la saillie du menton, la manière dont ils se
tenaient, s'asseyaient, marchaient. Et lorsqu'ils vous serraient la
main, ils avaient une façon identique de se planter devant vous de
tout leur corps et de vous regarder : pas de face comme regardent les
autres gens, mais avec un regard oblique, amical, et pourtant curieux
et scrutateur. Et si vous vous teniez entre eux, vous aviez
l'impression d'être entre deux miroirs dressés l'un en face de
l'autre, chacun reflétant la même image dans une enfilade sans fin."[9].
Ce couple grand-père/petit-fils n'est pas seulement une ressemblance
parfaite créée par la nature; c'est aussi une complicité, qui fait
dire au grand-père avec fierté : "Moheymid, c'est moi tout craché !"[10].
De ce petit-fils, il est dit que le grand-père "l'avait choisi, lui
donnant la préférence sur ses propres fils, pour être son ombre sur
terre."[11]
Dans ce couple je retrouve le modèle de la transmission dans
l'identique, repéré chez Freud, mais ici déplacé sur le binôme
grand-père/petit-fils. Précisément, le roman montre le sort qui est
fait aux fils: ils sont persécutés, rejetés, châtiés. Quelque chose de
leur révolte est suggéré. Ce qui est évident, c'est qu'ils sont de
trop: ils ne peuvent que brouiller la belle ordonnance qu'instaure la
permanence des deux générations qui les précédent et qui les suivent.
Le couple grand-père/petit-fils, qui unit le passé et l'avenir dans
une alliance sans faille, permet de tenir à l'écart le présent,
domaine des fils, mais aussi domaine de la vie, du changement. De ce
côté ne peut être attendu que désordre: c'est ce que montre dans le
même roman l'opposition du vieux sage Mahjoub, qui a géré le village,
et du jeune Turayfi, qui l'affronte, malgré l'intrication des liens
familiaux, pour donner une place à la génération suivante. C'est ce
danger que vient conjurer la description -ou le phantasme- de la
flagellation des fils, qui revient dans le roman comme un thème
lancinant.
Curieuse position aussi dans ce roman que celle des femmes. La
femme y apparaît épisodiquement, comme danseuse nue, simple
divertissement rattaché au passé du grand-père ou à l'avenir du
petit-fils. Un autre type est incarné par Fatima, qui a appris le
Coran et est considérée par son père comme un homme: contexte où une
vraie femme ne peut être qu'un homme...[12].
Mais la femme réelle, incarnée par Maryam, est refus de cette
permanence: refusant la vie traditionnelle[13],
elle est aussi celle qui tente d'arracher -sans succès- le petit-fils
à la capture mimétique de son grand-père, pour le réinsérer dans le
cycle d'une transmission vivante.
Ce roman présente ici en situation les deux modèles de
transmission: la répétition et son au-delà. Il manifeste du même coup
la difficulté qu'il y a à se situer par rapport à eux: le narrateur
lui-même a échappé à la prise de son grand-père, mais il n'a pas suivi
Maryam. Il se trouve ainsi dans la situation difficile où se trouve
tout homme, de devoir assumer la synthèse de ces deux modèles:
accepter la répétition, mais pour aller au-delà.
L'Amour, la fantasia
Dans ce roman, que je n'aborderai ici que latéralement, il apparaît
bien comment l'altérité, élément nécessaire et vital de la
transmission, est toujours menacée dans son avènement. Roman
particulièrement remarquable dans la mesure où l'auteur y met en
scène ces deux éléments privilégiés de la transmission que sont le
père et la langue.
Ce père algérien, qui a projeté sa fille dans le circuit de l'école
moderne, au mépris de la tradition qui l'entoure, a-t-il pour autant
lâché prise ? Le contexte ici est celui d'une forte tradition
patrilinéaire, dont le phantasme est bien, comme je l'ai indiqué
précédemment, de se transmettre sans les femmes, d'instaurer une
permanence par l'exclusion du féminin, -du féminin autre-. La loi de
la prohibition de l'inceste y est bien affirmée, notamment par le
tabou rigide qui éloigne le père de sa fille pubère. La culture
cependant en montre une image inversée, et sans doute révélatrice,
dans la relation mère-fils, hautement louée et privilégiée. Et voici
que ce texte les manifeste sur le même plan, comme si était inscrite,
en contrepoint de celle qu'affirme la loi, une chaîne de transmission
incestueuse, reliant la fille à son père et à son fils, comme pour y
recréer la situation paradisiaque dont l'altérité était totalement
exclue.
Dans le roman, cette transmission est admirablement symbolisée par
une petite cuillère en argent, dans le passage suivant, qui relate une
scène de la guerre d'Algérie:
"Nous terminions le repas du soir. J'ai donné à mon jeune fils une
coupe à confiture, avec une petite cuillère en argent. Je tenais
celle-ci de mon père.Mariée de quelques jours -je n'avais pas quinze
ans-, j'étais allée voir mon père et je buvais avec lui du café.
Soudain :
"- Père, je voudrais prendre cette petite cuillère ! lui
demandai-je."
"- Prends-la, répondit-il. Prends les tasses, regarde autour de toi
et prends ce que tu veux d'ici ma fille!
"- Père, lui dis-je, je ne veux que cette cuillère, parce que tu
l'utilises toujours pour ton café! Elle est si chère à mon coeur !"
"Je la gardai depuis ce temps, et cela dura trente ans au moins, ou
peut-être quarante... Or cette nuit dont je parlais, les maquisards
étaient chez nous. Ils avaient bu et mangé. D'autres surveillaient les
environs. Au café, je tends le confiturier à mon fils pour qu'il leur
en serve et j'y mets, je ne sais pourquoi, la cuillère en argent. A
peine était-il sorti de la pièce que la France fit faire une poussée
en avant à ses troupes. Les balles se mirent à tomber de partout !
"C'est ainsi que mon garçon partit avec eux: le confiturier jeté,
mais cette cuillère à la main...Comme s'il emportait la bénédiction de
mon père, que Dieu garde celui-ci dans son salut !"[14].
Que cette situation de fusion, de transmission du même, soit
profondément mortifère, puisqu'elle ne laisse pas de place à l'autre,
symbolisé en ce cas par la femme, la femme de l'alliance, cela est
confirmé dans ce roman par ce qui y est dit de la langue: cette langue
française transmise par le père comme une avancée vers l'autre se
révèle dans le vécu quotidien comme un filet autrement rigide:
"La langue encore coagulée des Autres m'a enveloppée, dès
l'enfance, en tunique de Nessus, don d'amour de mon père qui, chaque
matin, me tenait par la main sur le chemin de l'école. Fillette arabe,
dans un village du Sahel algérien...[15]
* *
*
Pour conclure, je reviendrai à mon point de départ: c'est dans la
difficile inscription, chez l'individu et dans la culture, de la loi
fondatrice de la prohibition de l'inceste, que se joue la
transmission. C'est cette inscription qui permet de dégager l'espace
où l'autre peut trouver place, comme fils ou comme femme. Les deux
modèles proposés, la répétition dans la permanence, ou le changement
dans la vie, marquent les deux sources où vient s'abreuver, avec plus
ou moins de bonheur, toute transmission.
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Extrait de la revue
Itinéraires et contacts de cultures,
Paris, L'Harmattan et Université Paris 13, n° 10, 1° semestre 1990.
Copyright L'Harmattan et Université Paris
13. Tous droits réservés.
rêves. Paris, Denoël, 1985. p. 175
[2]
FREUD (Sigmund), Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938. Paris :
PUF, 1985, p. 229
[3]
Ibid., p. 168-169
[4]
Ibid., p. 261
[5]
Ibid., p. 173
[6]
FREUD (Sigmund). Cinq psychanalyses. Paris : PUF, 1975, p. 251, note 1
[7]
SCHNEIDER (Monique). Op.cit., p.255.
[8]
Ibid., p. 177.
[9]
SALIH (Tayeb). Bandarhâh, roman traduit de l'arabe par Anne Wade
Minkowski, Paris : Sindbad, 1985, p.27-28
[10] Ibid., p. 155.
[11]
Ibid., p. 145.
[12]
Ibid., p. 133.
[13]
Ibid., p. 197.
[14]
DJEBAR (Assia). L'Amour, la fantasia, Paris, J.C.Lattès, 1985, p. 195
[15]
Ibid., p. 243
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