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En cette année
du quatrième centenaire de la mort d’Ibn Khaldûn, on s’interroge à
juste titre sur la portée de l’héritage qu’il a laissé. Quelles leçons
tirer aujourd’hui des analyses qu’il fit autrefois des sociétés
musulmanes ? Fut-il un penseur libre ou un traditionaliste élitiste ?
En quoi ses intuitions peuvent-elles nous éclairer aujourd’hui ?
Les écrits
novateurs d’Ibn Khaldûn trouvèrent peu d’écho en leur temps : ce
n’était plus l’époque de la vitalité andalouse, des échanges de pensée
entre centres intellectuels. Le monde musulman se trouvait sous la
menace mongole d’un côté, la pression de la Reconquista de l’autre, et
d’une désintégration interne des centres de pouvoir. Il se refermait
sur lui-même, et dans ces occasions, les formes religieuses les plus
traditionnelles prennent le dessus. Oublié donc Ibn Khaldûn pour
quelques siècles, jusqu’à sa découverte par les orientalistes au
XIXème siècle. On va ainsi passer d’un extrême à l’autre : de
l’historien oublié on va faire l’inventeur des sciences sociales, le
précurseur du marxisme, le fondateur de l’anthropologie, voire le
penseur dont l’Occident veut s’approprier l’héritage. Abdesselam
Cheddadi pense que vouloir en faire trop ne peut qu’obscurcir son
message, voire le priver de son originalité. La question est plutôt de
comprendre sa pensée sans l’extraire de son contexte culturel et
politique, et de tenter de l’expliciter en dehors des moules forgés
par la suite par la pensée occidentale. A terme Cheddadi souhaiterait
montrer à partir de son œuvre comment une pensée rationnelle a pu
naître au cœur d’un islam isolé de son contexte médiéval, et comment
elle pourrait s’épanouir dans des catégories de pensée qui ne seraient
pas celles de l’Occident. C’est sans doute une noble ambition que de
vouloir tordre le cou au narcissisme occidental, à condition de ne pas
tomber dans une démagogie dont n’a que faire l’opinion musulmane.
En fait
Abdesselam Cheddadi, à qui l’on doit une remarquable traduction
assortie d’une solide introduction dont il a été parlé ici[1]
entreprend un long commentaire que d’aucuns pourront trouver
fastidieux dans la mesure où il glose un texte dont la lecture directe
satisfait davantage. Reprenant des exposés désormais bien connus, il
n’apporte pas d’élément nouveau qui permette d’avancer dans la
compréhension du personnage. Une telle prolixité ne met pas
suffisamment en valeur l’importance des problèmes posés, en
particulier celui, central, de ce que pensait réellement Ibn Khaldûn
du rôle de la raison, de la marge de liberté dont celle-ci pouvait
disposer, bref de son rapport à la philosophie. Plutôt que de
consacrer des pages à réfuter l’opinion de Muhsin Mahdi[2] selon
laquelle il serait un « crypto-philosophe » il serait plus important
de se demander pourquoi un penseur si imprégné de la raison dans ses
conceptions et sa pratique s’est cru obligé de la renier : était-il
sous la menace d’une intolérance à ce mode de pensée et s’estimait-il
tenu à une grande prudence : position qui semblerait naturelle pour un
homme dont une grande partie de la vie a consisté à tenter d’échapper
aux complots et aux cabales, et qui savait que le moindre faux pas de
sa part serait exploité par ses ennemis. L’autre hypothèse est qu’Ibn
Khaldûn expose dans ses écrits une position personnelle : en tant que
croyant traditionaliste, il estimerait sincèrement que la philosophie
est dangereuse pour la religion et qu’il faut donc l’éviter. Ce point
de vue est celui qui paraît ressortir des commentaires de Cheddadi :
« Ce qui se
dégage clairement de l’Autobiographie, ce sont les hésitations et les
contradictions d’Ibn Khaldûn, le souci permanent qu’il avait de servir
sa propre ambition mais sans trop se compromettre, attitude
s’expliquant amplement par l’ambivalence de sa personnalité, partagée
entre l’amour des grandeurs et l’attirance des valeurs intellectuelles
et spirituelles. Et, s’il faut caractériser son idéal politique, il
serait plus conforme à la vérité de parler de conservatisme que
d’esprit de réforme. » (p. 206)
Claude Horrut
qui, d’une manière plus pédagogique et condensée, analyse bien les
thèmes d’Ibn Khaldûn et les opinions de ses commentateurs, adopte une
position analogue : « La révolution intellectuelle khaldûnienne, si
elle introduit une exigence de rationalité pour l’histoire religieuse
comme pour l’histoire profane, n’en avance pas pour autant que la
raison peut maîtriser un champ que seule la Prophétie permet de
connaître. Répétons-le contre toutes les lectures ethnocentriques
occidentales : on se situe en deçà de la pensée d’Ibn Rushd
(Averroès), dont les docteurs de la Loi et les sultans d’alors
brûlèrent les livres. » (p.178)
De ces deux
auteurs ressort la vision d’un homme bien de son temps, pour qui la
religion est un horizon indispensable, mais qui pense malgré tout que
la raison peut exercer une activité autonome, ce qui lui permet
d’écrire cette œuvre pour laquelle il est universellement encensé
aujourd’hui.
Krzysztof Pomian
est allé au-delà. Au lieu de s’en tenir au discours courant il s’est
interrogé sur le rapport réel de Ibn Khaldûn à la philosophie. Il
remarque d’abord que, quoi qu’en dise Cheddadi, il est aristotélicien
dans sa démarche de pensée : « Pour caractériser sa science, Ibn
Khaldûn a recours à des catégories propres à la philosophie : »
essence », « accident », « voie démonstrative qui ne laisse point de
place au doute ». Il introduit aussi dans la définition même de sa
science la notion du temps, en insistant sur la succession des états
qui affectent dans son essence la société humaine. Nous avons ici
affaire à une science au sens aristotélicien de ce terme, même si Ibn
Khaldûn prétend être redevable de ce qu’il sait de l’Etat et du
pouvoir « à Dieu seul… et non à l’enseignement d’Aristote ou aux
leçons du Môbedh ».Il le prétend, parce qu’il ne voulait certainement
pas être qualifié de philosophe. » (p.91). Sa science est
ainsi proche de la pensée politique du nord de la Méditerranée, mais
celle-ci se référait principalement à deux œuvres d’Aristote : la
Politique et l’Ethique à Nicomaque. Ce n’est pas le cas d’Ibn Khaldûn
: « Comme beaucoup de novateurs, Ibn Khaldûn ne signale pas tous
les travaux qu’il a utilisés et dont, pour certains, il a assimilé la
substance au point de la faire sienne. Tout porte à croire que, parmi
ceux-ci, figurait De la génération et la corruption d’Aristote,
bien qu’il ne soit cité nulle part, ou alors qu’Ibn Khaldûn en
connaissait le contenu d’une manière ou d’une autre. Or, faut-il le
dire, ce n’est pas un ouvrage qui traite de la politique ou de la
société. Le coup de génie d’Ibn Khaldûn consistait à en reprendre le
cadre catégoriel et l’appliquer aux données fournies par son
expérience des cours, des villes et des tribus du Maghreb, de l’Ifrîqiya
et de l’Andalus, par la lecture des documents, des historiens et des
chroniqueurs, par l’écoute des récits des évènements auxquels il n’a
pas pu assister lui-même…Ibn Khaldûn est donc aristotélicien non pas
parce qu’il commente Aristote, ce qu’il ne fait guère, ni parce qu’il
en reconnaît l’ autorité, il en est loin. Il l’est parce qu’il pense
avec des catégories d’Aristote à un objet auquel ce dernier n’a pas
pensé. » (p.95-96)
A partir de ces
constations Pomian revient sur la question de l’Etat et la profonde
différence dans la conception qu’en ont ses contemporains d’Occident
(qu’il ignore de toute façon, mais Pomian a dit par ailleurs que les
questions qui se posent sont les mêmes sur les deux rives de la
Méditerranée). Alors que l’Etat d’Ibn Khaldûn est soumis à la
génération et à la corruption ( du fait qu’il s’est coupé de la pureté
de ses origines incarnée dans la période des premiers califes…),
l’Occident latin est en train, à travers maints soubresauts, de
concevoir un Etat immortel, non par référence à la religion, mais en
opposition à elle, sur la base de la distinction spirituel temporel
totalement étrangère à Ibn Khaldûn. La constitution de pouvoirs
temporels, à l’époque d’Ibn Khaldûn, sous la forme de monarchies, mais
aussi de républiques et d’assemblées communales, est l’aboutissement
d’une revivification du droit romain, d’abord par l’Eglise puis contre
elle, telle que celle qui est concrétisée par le vieil adage : «
Quod omnes tangit, ab omnibus approbari debet (Ce qui concerne tout le
monde doit être approuvé par tout le monde). » (p.38) Il se dégage
ainsi en Occident une conception d’un pouvoir temporel stable édifié
sur la base de la société des hommes, secrétant sa propre loi,
concrétisé sous la forme de nations, de régions ou de villes et
ouvrant la voie à une modernité vouée à s’affranchir de la tutelle
religieuse sur les comportements ou les esprits. Partant de
préoccupations identiques sur le pouvoir politique chez Ibn Khaldûn et
ses contemporains européens, la réflexion s’oriente en des voies
opposées. Pour les sociétés modernes, la légitimité du pouvoir
politique sera tirée d’une constitution issue d’un contrat, pour Ibn
Khaldûn, le lieu symbolique du pouvoir demeure l’islam garant d’une
permanence, tandis que génération et corruption rythment la succession
des tenants d’un pouvoir qui n’a pas su conserver la pureté originelle
des premiers khalifes.
Ces conceptions
construites à partir de l’observation des sociétés musulmanes qui
l’entouraient ont-elles été considérées par Ibn Khaldûn comme
satisfaisantes ? A-t-il entrevu des alternatives que l’intolérance
ambiante l’a empêché de formuler ? Ce problème de la légitimité du
pouvoir et son fondement demeure un problème-clé des sociétés
d’aujourd’hui. Le penseur courageux que fut Ibn Khaldûn, pessimiste
sur le devenir des sociétés qu'il observait, pouvait-il ouvrir une
autre voie ? Sa réflexion en fournit-elle les éléments ? La réponse à
cette question serait certes d’une plus grande portée pour nos
contemporains que de savoir s’il fut l’ancêtre de la sociologie, de
l’anthropologie, de l’histoire ou de toutes les sciences sociales.
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[1] La Quinzaine
littéraire N° 847 du 1-15 février 2003
[2] Muhsin Mahdi,
Ibn Khaldûn’s Philosophy of History : A Study in the Philosophic
Fopundation of the Science of Culture, Londres, 1957.
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