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La question des
langues est à juste titre considérée comme un élément important dans
toute réflexion sur l’Algérie, sur la conception que cette société
peut avoir d’elle-même et donner à voir à l’extérieur. Elle concerne
toutes les langues en usage dans ce pays, mais le cadre en est souvent
restreint à la langue arabe écrite et à la langue française, comme
référant chacune à des identités opposées : l’une qui serait arabe,
l’autre qui serait moderne (pour ne pas dire occidentale). Si on
s’interroge sur la place de la langue française, on en vient à se
demander si son maintien est un élément négatif ( en ce qu’il
menacerait le lien à l’origine) ou positif (en ce qu’il mettrait à
distance le traditionnel).
En réalité la
question est mal posée. Il est vrai que les langues renvoient à des
lieux d’identification multiples. Mais ces langues ne sont ni séparées
les unes des autres, ni soustraites au changement. Par contre les
références identitaires sont soumises à toutes sortes
d’instrumentalisations sociales, idéologiques, politiques, qui jouent
sur leur séparation et leur opposition. Mais pourquoi ce jeu est-il
possible ? N’est-ce pas parce qu’elles trouvent au niveau inconscient
des complicités profondes, des désirs non reconnus, des refus non
assumés ? Car, aux questions qui reviennent constamment, il est utile
d’ajouter quelques autres. Pourquoi les francophones n’ont-ils pas pu
(ou su, ou voulu, ou osé) défendre la place de la langue française,
alors qu’ils étaient en position dominante et étaient convaincus de
son utilité ? Pourquoi les arabophones n’ont-ils fait qu’une
importation mimétique d’une langue du Moyen-Orient, au lieu de se
l’approprier vraiment, à la différence des Egyptiens, leurs modèles,
qui eux n’hésitent pas à y introduire des emprunts de leur terroir ?
Pourquoi personne n’a-t-il osé assumer la langue maternelle, la
maintenant dans une position inférieure et “honteuse” ? La réponse à
ces questions conduit à la difficulté de s’assumer comme algérien, à
faire face à plusieurs lieux d’identification, alors qu’on voudrait en
valoriser un et rejeter les autres.
Heureusement la
vie est là, qui, par son mouvement, balaie les obstacles mis sur sa
route et ramène sans cesse les matériaux que les uns ou les autres
voudraient mettre de côté.
C’est dans ce
mouvement de la vie que je voudrais réfléchir sur les langues, en
distinguant bien cette approche du niveau “politique” où langue et
identité sont objets d’une utilisation qui les déforme tellement qu’on
n’arrive plus à les comprendre. Il faut donc rappeler quelles langues
sont en jeu dans le paysage algérien, à quels enjeux elles sont
utilisées, pour montrer de quelle manière elles échangent entre elles,
comment elles réalisent, à l’insu de tous, une véritable création
d’une Algérie vivante.
LES LANGUES EN
PRESENCE EN ALGERIE
La situation
actuelle des langues dans le contexte algérien se comprend par
l’histoire dont elle est un héritage. Lors de la conquête
française, le pays, comme les autres pays de culture arabe, avait deux
registres de langues. La langue de culture, liée à l’islamisation du
Maghreb, était l’arabe dit coranique, car sa référence essentielle
était à la religion, mais aussi à la culture qu’il véhiculait. Cette
langue était d’usage essentiellement écrit. Elle était largement
enseignée dans des écoles coraniques (où on apprenait par coeur la
totalité ou une partie du Coran, mais aussi la lecture et l’écriture)
Des écoles d’un niveau supérieur (medersa) enseignaient en plus des
éléments de commentaire du Coran, de grammaire et de droit. A un
niveau plus élevé, des “universités” (comme celles de Constantine,
d’Alger, de Tlemcen) formaient des savants (oulama) qui, par l’accès à
des disciplines complémentaires (éloquence, sciences religieuses,
histoire) devenaient, individuellement ou collectivement, des
autorités reconnues pour interpréter la religion et le droit (en
délivrant des fatwa). L’ensemble de cette structure, de bas en haut,
était soutenue économiquement, par des fondations pieuses (biens
habous) dont les revenus l’alimentaient. En 1830, l’Etat français a
confisqué toutes ces fondations, sous le prétexte qu’il en prenait la
succession, ce qu’il ne fit pas évidemment : c’est ainsi que toute
cette structure s’est effondrée, avec tout ce qu’elle signifiait, non
seulement comme transmission spirituelle de la religion, mais aussi
comme structuration culturelle et repère identitaire. Il faut y
ajouter les mesures discriminatoires et le contrôle policier établi
sur les représentants de ces structures pour réaliser son
affaiblissement progressif. Une certaine renaissance de la
connaissance de l’arabe s’est faite à partir de 1930, sous l’essor du
mouvement réformiste dirigé par Ben Badis, encouragé par le courant
nationaliste.
Cette langue
n’était pas la langue parlée, maternelle ou natale. La langue
universellement parlée au Maghreb depuis des siècles a été le berbère,
sous ses multiples variantes. A partir de la conquête arabe du VIII°
siècle, puis des Hilaliens au XI° siècle, de l’essor des confréries au
XVI° siècle, enfin de l’urbanisation aux XIX° et XX° siècles, une
langue parlée arabe (dite dialectale), comportant elle-aussi de
multiples variantes, s’est répandue dans tout le Maghreb. Cette
langue, rarement écrite, est la langue de l’usage quotidien et de la
vie sociale. C’est cette langue arabe qu’on nommerait communément
l’algérien.
La langue
française a été introduite par la colonisation. Si elle fut la langue
des colons, des Algériens acculturés, de la minorité scolarisée, elle
s’imposa surtout comme langue officielle, langue de l’administration
et de la gestion du pays, dans la perspective d’une Algérie française.
Telle était donc
la situation à l’avènement de l’indépendance en 1962. A partir
de cette date, deux faits importants se produisent. Le premier est une
extension considérable de la langue française, liée au développement
de la scolarisation, à tous ses niveaux : primaire, secondaire et
supérieur, atteignant des niveaux jamais égalés durant la colonisation.
Le second est la mise en oeuvre de l’arabisation. Estimant à juste
titre que la langue arabe avait été gommée par la colonisation, l’Etat,
comme la population, estimaent que la place de cette langue devait
être restaurée. Jusque-là ressentie comme religieuse par les Algériens,
elle devait être promue à de nouveaux usages, la mettant en situation,
à terme, de remplacer le français. Ce projet impliquait des aspects
linguistiques, sociaux, idéologiques complexes, et ne pouvait être
réalisé du jour au lendemain. Il fut entrepris dès 1963, et n’est pas
considéré comme achevé à ce jour. Autre changement important : la
langue arabe, dans ce processus, devait faire passer de l’Islam à
l’Etat sa référence privilégiée, équivalant à une sorte de laïcisation
de la langue, au moins dans ses usages. La mise sur pied de ce projet,
légitime en son fond, allait être essentiellement politique, et
manquer de ce fait ses objectifs par rapport au développement.
L’UTILISATION
POLITIQUE DES LANGUES
La mise en
oeuvre de la politique linguistique recélait deux conflits : l’un,
ouvert, entre la langue arabe (littérale) et la langue française,
l’autre, masqué, entre cette langue arabe et les langues de la
quotidienneté.
Arabisation ou
bilinguisme
En 1962, la
gestion administrative du pays était faite en français. La totalité
des services publics fonctionnait en français, gérée par des
fonctionnaires algériens qui, pour la plupart, ignoraient la langue
arabe classique Cette couche dirigeante, mise en place par la France,
faisait figure de privilégiée pour les catégories sociales soit
engagées dans les maquis, soit exclues du système pour une raison ou
une autre, dont l’analphabétisme. L’introduction autoritaire de
l’arabe dans le service public (y compris l’enseignement) fut donc
considérée par tous ceux qui voulaient bénéficier du régime comme un
moyen d’entrée privilégié.
La politique
d’arabisation a donc pris en Algérie, dès le début, cette coloration
de support de luttes sociales. La conséquence en est que, à la
différence des méthodes suivies en Tunisie ou au Maroc, le bilinguisme
(c’est-à-dire l’utilisation simultanée du français et de l’arabe),
s’il fut aussi largement pratiqué que dans ces deux pays, ne fut
jamais officiellement reconnu. La politique d’arabisation fut ainsi
continuellement englobée dans une lutte contre la langue française.
Les conséquences
politiques en furent importantes. Les arguments utilisés dans la lutte
prirent en otage les valeurs fondamentales qui eussent du rester
communes à l’ensemble des Algériens. Les partisans de l’arabisation se
proclamèrent comme les seuls nationalistes (luttant contre le
colonialisme culturel) et les vrais musulmans (oeuvrant pour la langue
du Coran). Les partisans du bilinguisme (seule position réelle, car la
majorité était favorable à une restauration de l’arabe) se virent
qualifiés de défenseurs de la langue française (et pourquoi pas de la
France ? hizb fransa, leur disait-on, “parti de la France”) : de ce
fait, ils furent pris au piège de la mauvaise conscience, et ne furent
pas à même de dénoncer le caractère suicidaire de la politique suivie.
Ce déséquilibre
fut accentué par la politique du pouvoir. Sans support populaire, en
carence de légitimité, il fut conduit à affirmer son pouvoir en jouant
sur les divisions internes à la société algérienne, s’appuyant tantôt
sur les progressistes (francisants), tantôt sur les traditionalistes (arabisants).
Sa demande toujours croissante de légitimité adressée à l’Islam le
conduisit à favoriser les courants islamistes (et arabisants) qui
finirent par le déborder. L’arabisation devint alors un instrument
précieux pour les intégristes.
Dans cette
confrontation socio-politique, les seuls oubliés furent : la pédagogie,
le niveau de l’enseignement, l’ouverture démocratique et économique,
et les besoins linguistiques réels des diverses catégories de la
population.
Par contre, hier
comme aujourd’hui, le français reste la langue de la réussite sociale.
Les membres des couches sociales supérieures le savent fort bien, qui
éduquent leurs enfants dans cette langue. L’abandon qu’elles
pourraient en faire ne serait pas au profit de l’arabe, mais de
l’anglais.
Langue écrite et
langues parlées.
La restauration
de l’arabe écrit s’est accompagné d’une hostilité aux langues parlées
en Algérie. Ce phénomène est propre au Maghreb (il n’existe pas sous
cette forme au Moyen-Orient) et plus particulièrement à l’Algérie. La
raison dernière en est obscure, mais diverses explications peuvent
être avancées.
Le fait lui-même
est indubitable. On crut un moment que cette hostilité visait surtout
les langues berbères, mais les parlers arabes aussi furent interdits
non seulement dans les écoles, mais aussi dans les media, où seule
devait avoir cours l’expression noble en arabe classique, même dans
des émissions destinées aux ménagères ou aux paysans qui n’y
comprenaient goutte. Les ténors de l’arabisation allaient, au mépris
de toute évidence, jusqu’à qualifier cet arabe de “langue maternelle”
ou de “langue nationale” de l’Algérie.
L’hostilité aux
parlers berbères (et notamment au kabyle) est ancienne de la part des
arabophones. Elle divisa même le mouvement nationaliste algérien lors
de la crise de 1949. L’arabisation, dans sa volonté expansionniste de
remplacer tous les parlers par l’arabe littéral, menaçait davantage
les parlers berbères que les parlers arabes, ce qui explique que c’est
d’eux que vint la résistance principale ( animée aussi de réflexes
régionalistes).
Les tenants de
l’arabisation prirent parfois prétexte de la politique coloniale de la
France, plus favorable aux parlers (surtout berbères) qu’à l’arabe
classique. Mais il faut aussi mentionner un vieux réflexe élitiste
arabe qui oppose, comme le fit Ben Badis lui-même, les parlers
populaires de la masse au parler noble de l’élite instruite.
Le plus étonnant
est que cet interdit porté sur les parlers quotidiens n’ait pas
suscité une réaction plus forte. Celle-ci se manifesta constamment par
la dérision (dans le théâtre ou le cinéma) et par quelques mouvements.
Un mépris de la masse (hogra), venant à la fois des lettrés arabes,
des colonisateurs, puis des tenants du nouveau pouvoir, s’était-il
profondément incrusté dans la conscience algérienne au point de ne
plus lui laisser la force de réagir violemment, comme elle le fera en
quelques circonstances, dans les années 80 ? Ou s’agit-il, plus
profondément, d’une difficulté commune à tous à s’assumer algériens ?
Malgré ces
difficultés, les parlers subsistent, toujours plus vivants. Ils
incarnent les aspects les plus dynamiques de la culture, dans les
arts, les media, la chanson. Leur vitalité les pousse à se saisir de
tout ce dont ils ont besoin dans les langues voisines.
Ainsi c’est de
façon artificielle que le contexte politique algérien a
continuellement cherché à opposer les langues de l’Algérie. A cette
vue fragmentée toujours mise en avant par les gestionnaires du pouvoir,
et malheureusement souvent reprise telle quelle par les commentateurs
occidentaux, il faut opposer la description des langues telles
qu’elles coexistent dans la réalité d’aujourd’hui.
LA SYMBIOSE DES
LANGUES
Il n’est pas
adéquat de dire que l’arabe fut “la langue de la souveraineté, lors de
la guerre de libération, celle qui permet à un peuple de dire Nous en
s’opposant au colonialisme qui parlait le français...”. En réalité le
français a été le colonialisme et la révolution : les leaders ne
parlaient guère l’arabe, ne le lisaient pas, l’essentiel de la lutte,
dans les media et dans les institutions internationales, a été mené en
français. La vraie langue de la résistance a été la langue parlée, (arabe
ou berbère) : pourquoi voit-on partout aujourd’hui cet acharnement à
l’oublier ? Par contre, ce qu’il faut aussitôt ajouter, c’est que la
langue arabe (celle du Coran, de l’Islam, d’une identité arabe , de
l’Egypte de Nasser), cette langue-là, peu connue, peu utilisée en
Algérie, y était massivement présente comme une référence, comme un
possible, comme la certitude de l’existence d’une alternative,
permettant de ne pas se laisser totalement diluer dans l’être colonisé,
méprisé, rejeté, condamné à l’indignité. Cette langue-là, même exclue,
était en prise directe avec le noyau de l’identité algérienne, ce en
quoi cette société se reconnaissait depuis longtemps, avant même
d’être unifiée dans ces frontières effectivement tracées par la France
- il faut bien le reconnaître- : l’islam, la religion musulmane, qui
s’incarnait dans des croyances, mais aussi dans des pratiques, dans
l’infinie variété des pratiques traditionnelles, dans les “us et
coutumes”, toutes différentes, toutes senties comme “musulmanes”.
Parmi ces
“réalités du quotidien”, qui faisaient en tout le lien entre ce qu’il
y avait de plus lointain, de plus élevé, de plus distant - l’Islam du
Prophète, des livres, des savants - et ce qu’il y avait de plus proche
- la façon de se nourrir, de se vêtir de se marier, de se protéger du
malheur par des pratiques “magiques” - , il faut placer en première
place la langue, c’est-à-dire les langues parlées dans le quotidien,
qu’elles fussent arabes ou berbères, du nord ou du sud, des citadins
ou des ruraux. Ce sont ces langues qui portent le secret de l’être
algérien, dans leur diversité et leur unité radicale, une unité dont
la conscience est née de la colonisation, de l’agression, puis de la
volonté d’émancipation, du désir d’indépendance, d’être soi. Pourquoi
faut-il que ce mouvement soit bloqué aujourd’hui dans son émergence ?
Mais l’est-il vraiment ?
Dire que ce sont
ces langues, ce n’est pas les opposer comme des dialectes au classique,
ni comme du maghrébin au français. Dans la conscience vécue - je ne
parle pas ici des linguistes, des “savants”, encore moins des
politiciens de tous bords -, cette séparation n’existe pas. Loin
d’être séparées, ces langues ne sont vivantes que par la symbiose
profonde dans laquelle elles sont engagées.
Ces langues du
quotidien étaient parlées par des gens qui se percevaient - et se
perçoivent toujours - comme des musulmans. Pour la grande majorité
d’entre eux ils n’avaient pas appris la langue du Coran, mais elle
était leur référence, certains de ses mots étaient passés dans la
langue de tous les jours. L’arabe du Coran, par l’adhésion intime à
l’Islam, était au coeur des langues parlées : ce sont elles qui en ont
assuré la continuité, la transmission, tout au long de la colonisation.
Alors pourquoi
les a-t-on méprisées à l’indépendance, comme si elles étaient frappées
d’indignité, comme si on n’en avait plus besoin ? On peut faire ici un
parallèle avec les femmes : durant la guerre de libération, leur
participation active a été bien venue.Elles ont assumé leur large
part. Nul ne trouvait à redire de les voir, vêtues à l’européenne,
maquillées, aller poser des bombes à la Cafétéria d’Alger ou franchir
les barrages pour assurer des liaisons. Mais l’indépendance acquise,
on découvrit brusquement que leur place était à la maison, qu’elles
devaient se voiler, qu’elles risquaient d’être source de honte pour
l’honneur des hommes ! On leur a même préparé à cet effet, dès 1963,
un Code de la famille, promulgué en 1984. Quel rapport avec les
langues ? Dans les deux cas, il y a de l’intime qu’il faut cacher,
peut-être de l’algérianité vraie qui fait peur ?
Ces langues du
quotidien, quelle relation avaient -elles avec le français ? Ici,
point n’est besoin de théorie ni de spéculations
philosophico-linguistiques : il n’y a qu’à voir, et surtout à écouter,
aussi bien les parlers arabes que berbères : ces milliers de mots,
d’expressions, de tournures, qui ont été arabisées, berbérisées,
jusqu’à s’inscrire dans la trame de ces langues et faire oublier leur
origine. Tous ces locuteurs sont-ils des colonisés, des acculturés,
des hizb fransa ? Pourquoi tente-t-on de faire croire que seuls ceux
qui parlent un arabe”classique” sont de vrais musulmans, de vrais
Algériens? Comment une manipulation aussi flagrante a-t-elle pu
s’imposer pendant plus de trente ans en Algérie, être soutenue par
nombre de politiciens, spécialistes divers, arrivistes en tous genres
?
La réalité est
que la langue française, aujourd’hui en 1998, est aussi profondément
impliquée dans l’être algérien que la langue du Coran. Cela peut
paraître scandaleux à ceux qui jouent de l’idéologie et se parent de
propos auxquels souvent - leurs pratiques le montrent - ils ne croient
pas eux-mêmes.
La réalité,
c’est que la société ne pouvait s’arrêter de vivre, en 1830 ni après.
Vivre, c’est changer, s’adapter. Le contact avec la France a eu des
effets négatifs et positifs, mais il était inévitable. Ce contact,
qu’on appelle l’ouverture à des techniques comme à des conceptions
nouvelles de la vie, s’est traduit par des mots. Une évolution qui
s’est faite sans confusion : quand la femme kabyle a remplacé, pour
aller chercher de l’eau, la lourde jarre de terre qu’elle utilisait
par un bidon métallique plus léger, elle n’a pas nommé celui-ci de
l’ancien nom (tassagumt) , mais du nom d’origine berbérisé : tabidunt.
Les parlers arabes et berbères sont pleins d’exemples de ce genre. Il
y eut ainsi, dès le début, une présence intime de la langue française
au coeur des langues du quotidien, issue de la nécessité de faire
face, de s’adapter, de vivre. Cette présence du français n’a pas cessé
avec l’indépendance. Elle s’est au contraire accentuée du fait de la
scolarisation, des échanges, des media, de la mondialisation
progressive de l’environnement. Dans certains milieux, les grandes
villes surtout, elle s’est tellement intensifiée que certains se sont
pris d’angoisse à l’idée d’une perte de l’identité. Ainsi cette
phrase, souvent ironiquement citée, mais si proche de la réalité :
“Krazat lu t-tumubil, ramassaw-u mursuwât mursuwât” (“L’automobile l’a
écrasé : on l’a ramassé en morceaux...”). Cette phrase, est-ce de
l’arabe ? est-ce du français ? Question insoluble, ou plutôt : la
réponse renseigne plus sur son auteur que sur le sujet !
Depuis que
l’enseignement de l’arabe (écrit) s’est répandu dans les écoles, les
jeunes générations, moins au contact du français, ont tendance à
intégrer dans les parlers les mots de l’arabe. Ce qui est pour
certains une “purification” des dialectes n’est que le témoignage de
l’intercommunication des langues. Mais l’arabe enseigné dans les
écoles n’est pas resté à l’écart des autres langues : outre les
parlers, il vit en symbiose avec le français. Dans sa mise en place en
Algérie, il s’est calqué sur le français de deux façons. La première
est due au fait que souvent il a été utilisé pour traduire du français
(afin de le remplacer) : tous ces termes nouveaux (techniques,
administratifs, juridiques) qui n’existaient pas dans l’arabe ancien
ont été empruntés à l’arabe, mais souvent leur sens précis vient du
mot français qu’ils traduisent, et qu’on trouve souvent écrit entre
parenthèses à la suite du mot arabe. La seconde vient des domaines
d’utilisation : alors que l’arabe classique était utilisé à des
fonctions surtout religieuses, l’arabe moderne vient se mouler sur le
français pour en remplir les tâches.
Quant à la
langue française elle-même, elle a encore de larges secteurs
d’utilisation, et est souvent le lien avec le monde extérieur: les
paraboles qui dominent les toits des villes la font entrer dans les
foyers. Mais elle est aussi investie progressivement par les autres
langues algériennes. C’est le cas notamment de ce qu’on nomme “la
littérature algérienne d’expression française”. Non seulement cette
littérature reflète souvent les réalités de la vie algérienne, mais la
langue française y travaille sur la base d’une langue maternelle arabe
ou berbère : celui qui connait ces langues entend différemment les
oeuvres produites et y reconnaît d’autres racines : il s’agit, chez
les bons écrivains, d’une langue qui a été intégrée dans l’ensemble
algérien.
La réalité des
langues montre que le processus vital qui a créé l’Algérie est
toujours à l’oeuvre. Il se traduit par un échange permanent entre le
passé et le présent, par un dynamisme qui n’obéit qu’aux nécessités de
l’expression. Il montre que l’identité algérienne se construit à
partir d’origines multiples et que toutes sont prises en compte selon
leur vitalité. Les langues dans ce processus n’hésitent pas entre
tradition et modernité, elles prennent tout et réinvestissent selon
les nécessités de l’heure.
C’est sur ce
modèle que l’identité algérienne se construit, ou plutôt devrait se
construire. Les crises qui apparaissent résultent, nous l’avons vu,
d’interventions du politique à des fins de pouvoir, par la
manipulation des références identitaires. Les langues désignent
plusieurs lieux d’imputation identitaire. L’arabe classique désigne
l’arabo-islamisme. Mais le pouvoir voudrait valoriser cette origine
comme unique, dans un fantasme de pureté généalogique qui rejetterait
tant le substrat du terroir incarné par les langues parlées que
l’apport étranger introduit par le français. Le berbère témoigne d’une
existence maghrébine antérieure à l’Islam, les parlers divers seraient
une dégradation d’une unicité originelle, le français témoignerait
d’une origine bâtarde qu’il serait urgent d’oublier. Si la
manipulation politique est bien apparente, il n’est pas certain
qu’elle n’ait pas déteint sur l’ensemble de la société algérienne : la
diversité de ces origines a peut-être en elle une coloration
angoissante, qui expliquerait la difficulté à entrer pleinement dans
cette algérianité : une attitude parfois présentée comme un refus,
voire une haine de soi. Mais le mouvement des langues, comme celui de
la vie, entraînant l’ouverture à l’autre dans l’échange, finira par
faire émerger cette identité algérienne dans ses faces multiples. |