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A une époque où
l’Algérie oscille entre des références culturelles et linguistiques
divergentes, le retour à des options proprement algériennes s’avère
nécessaire. La source peut en être trouvée dans le patrimoine culturel
et historique incarné dans des lieux de mémoire où les habitants de
l’Algérie se reconnaissent. La petite ville de Nédroma, située dans
l’ouest algérien, est l’un de ceux-ci.. En parler comme d’une médina
signifie qu’elle fut autre chose qu’une ville ordinaire. Dans le
paysage urbain de l’Algérie, on a depuis longtemps distingué les
villes d’avant la colonisation de celles que celle-ci créa de toutes
pièces comme Sidi Bel Abbès. Nédroma fait partie de la grande famille
des médina, comme Tlemcen, Constantine, au Maroc, Fès ou Meknès, en
Tunisie comme Kairouan, Sfax ou Tunis. Alors qu’au Maroc les villes
européennes furent fondées à côté des médina pour préserver celles-ci,
en Algérie, un tel souci n’exista pas et beaucoup de traces de ce
passé précolonial ont été effacées. Ce ne fut pas le cas de Nédroma
qui, à part ses remparts, conserva l’essentiel de sa structure et
constitue aujourd’hui un patrimoine précieux pour l’Algérie..
Depuis quelques
années une association, el-Mouahidia, s’est créée dans la ville pour
protéger son patrimoine et en transmettre la mémoire. Outre son action
locale permanente, elle organise des colloques pour faire connaître
son action et l’intégrer dans une action plus globale associant
d’autres associations du même type.[1]
Après avoir
rappelé les caractéristiques des médina du monde arabe, pour montrer
comment celles-ci se retrouvent dans la ville de Nédroma,
j’envisagerai les changements intervenus dans la période qui a suivi
la guerre d’indépendance et soulignerai l’intérêt que présente un tel
modèle pour l’Algérie d’aujourd’hui en quête d’une personnalité
originale différant tant du modèle occidental que de la référence
moyen-orientale.
Le modèle de la ville musulmane
Le modèle de la
ville musulmane ou madîna a suscité un large intérêt des spécialistes
de la civilisation islamique. L’historien tunisien Hichem Djaït en
fait le point dans son célèbre ouvrage sur la ville d’Al-Kûfa[2]
en Irak. La madîna est le lieu où se développe la civilisation
islamique, selon des caractéristiques architecturales et sociales
spécifiques.
Le centre de la
ville est la mosquée cathédrale (al-djâma’ al-kebir) où se fait la
prière du vendredi et la khotba, ceci pour la distinguer des mosquées
de quartier. Son annexe est le hammam, nécessaire pour les
purifications liées à la prière. Dans certains cas est adjointe une
madrasa, lieu d’enseignement pour les étudiants (comme dans le cas de
la Zaytûna de Tunis ou de la Qarawiyine de Fès).
La mosquée est
entourée du quartier commercial (le sûq) avec ses différentes
spécialités de métiers. En son centre et proche de la mosquée se
situait souvent la qaysariya, marché de matières précieuses, bijoux ou
étoffes.
Au-delà du sûq
se tenaient les quartiers d’habitation eux-mêmes structurés selon des
liens familiaux voire ethniques. Ces quartiers présentaient une
certaine privauté dans la mesure où ils étaient articulés sur des
impasses : de ce fait aucun étranger au quartier n’était censé s’y
rendre sans raison particulière. Souvent une mosquée permettait à ses
habitants d’y faire la prière et de s’y réunir.
La plupart de
ces villes étaient entourées de remparts. Généralement s’y adjoignait
une citadelle ou qasbah dont la position dominante devait assurer la
protection de la ville.
Ces villes
étaient le lieu d’une activité économique intense. L’artisanat (du
textile, du cuir, du bois, etc.) produisait des biens qui alimentaient
le marché. Le commerce s’alimentait de biens produits sur place ou
importés d’autres régions, selon des circuits courts (marché intérieur
et échange avec la campagne environnante) ou plus longs (échanges)
entre villes analogues.
Lorsqu’elle est
assez importante, la madîna est aussi un lieu d’étude et
d’enseignement des sciences religieuses. L’enseignement est centré sur
la mosquée et ses annexes éventuelles. Il porte à un premier niveau
sur le texte du Coran qu’il faut retenir par cœur. Au-delà, il
concerne le commentaire (tafsîr), la grammaire (nahwu) et les sciences
annexes. Les étudiants sont originaires de la cité ou des régions
voisines. Les maîtres dispensent un enseignement repris des auteurs
d’autrefois, et les étudiants doivent pouvoir le reproduire par cœur
avant de recevoir du maître une ijâza , licence d’enseigner la matière
sous l’autorité du maître.
D’autres
caractéristiques culturelles marquent la madîna. La pratique de la
musique en constitue une tradition ancienne, inspirée au Maghreb par
la production andalouse. Souvent aussi la madîna utilise un parler
citadin, différent de celui qui est pratiqué par leur environnement
rural : ces parlers citadins avaient des traits communs qui ont été
étudiés autrefois par certains orientalistes.
La madîna dans son environnement
Ces
caractéristiques de la ville se précisent si on envisage
l’environnement rural ou tribal où s’est implantée la ville. Celle-ci
entretient avec celui-ci une relation d’opposition-complémentarité.
Ibn Khaldoun a largement théorisé cette opposition entre nomades
guerriers et citadins amollis par le luxe, dans le cadre d’une
dynamique qui conduit régulièrement les tenants du pouvoir citadin à
être remplacés par les nomades, selon un cycle qu’il évalue à quatre
générations. Cette analyse est certes valable au sommet du pouvoir,
mais durant des siècles, des situations relativement stables ont fait
coexister des citadins et des ruraux dans une relative
complémentarité. La ville a besoin des ruraux pour son
approvisionnement et éventuellement pour la protection de ses circuits
d’échanges plus lointains. Les ruraux ont besoin de la ville pour ses
produits, mais aussi parce que la ville est pour eux une sorte de
garantie d’islam car la religion y est plus autorisée. Par ailleurs la
ville est plus vulnérable parce que fixée sur place : cela la
contraint à un agir diplomatique, tandis que les ruraux, nomades ou
sédentaires, bénéficient dans les conflits d’une certaine mobilité. De
ce fait les deux populations se distinguent par leur façon de parler,
de s’habiller, de pratiquer les rituels. Ce sont donc des coexistences
plus ou moins sereines mais qui se sont concrétisées durant des
siècles autour des grandes médina.
Le modèle madîna à Nédroma
Sans être
l’égale des grandes métropoles telles que Fès, Meknès, Tunis,
Kairouan, Constantine ou même Tlemcen sa « rivale » proche, Nédroma
fait partie de la famille en ce qu’elle en présente les
caractéristiques, au même titre que d’autres villes de la région
étudiées par Djilali Sari[3]
La grande
mosquée existait dès le XI° siècle, puisqu’un fragment de la chaire
(minbar) y fut découvert en 1900 et daté approximativement de 1090.
L’inscription disait : « Ceci est le présent de l’émir le Sid…ben
Yousef ben Tachfîn, qu’Allah le maintienne dans le droit chemin… A eu
lieu l’achèvement de ceci par les soins du jurisconsulte le cadi Abou
Mohammed ‘Abdallah ben Saïd, le jour du jeudi 17 du mois de… » (deux
dernières lignes effacées)[4].
Le minaret actuel fut construit en 1348 (749 H), comme l’indique
l’inscription arabe gravée sur le marbre à l’intérieur de la mosquée :
« Au nom d’Allah, le clément, le mmiséricordieux. Bénédiction d’Allah
sur notre seigneur Mohammed. Les gens de Nédroma ont construit ce
minaret avec leur argent et de leurs propres mains. Toute récompense
vient d’Allah. Il fut construit en cinquante jours. Il fut bâti par
Mohammed ben ‘Abdelhaqq ben ‘ Abderrahmane ech-Chisi, l’an 749. La
miséricorde d’Allah sur tous. »
Le hammam (el-hammâm
el-bâli) qui jouxte la grande mosquée témoigne par son nom de son
ancienneté. Sur la grande place (Tarbi’a) donnait aussi le tribunal
traditionnel (mahakma). La division en quatre quartiers : Beni-Affâne,
Beni-Zid, Kherba et Souq fut longtemps l’articulation urbaine
essentielle. Citons aussi les remparts dont quelques vestiges
subsistent, notamment à Sidi-Abderrahmane, ainsi que la Casbah dont la
porte domine toujours la ville. D’autre part la ville comportait un
réseau impressionnant de mosquées, de lieux saints et d’écoles
coraniques dont les ouvrages de MB Djebbari fournissent un relevé
remarquable[5].
Le mythe de
fondation de la ville en attribue l’origine à Abdelmoumen, fondateur
de la dynastie des Almohades et originaire d’une tribu de la région,
les Koumia. Il l’aurait peuplée dès l’origine d’otages pris dans les
grandes tribus du Maroc. Ces traditions sont difficiles à vérifier
aujourd’hui, mais il faut bien admettre que certains noms de familles
sont ceux de grandes tribus marocaines : les Ghomara, les Zerhana, les
Senhadja, entre autres. Par ailleurs la prise d’otages pour s’assurer
la fidélité de partenaires politiques était couramment pratiquée à
l’époque.
La tradition
citadine se manifestait dans la nourriture, l’habillement, la pratique
du chant et de la musique : toutes traditions que j’ai essayé
autrefois de fixer dans mon livre sur la ville[6].
La différence avec la campagne environnante se marquait aussi dans le
langage. De ce parler, W.Marçais écrivait en 1902 : « Le tlemcénien
est, avec le nédroméen, le seul dialecte oranais, qui offre les
particularités des dialectes citadins. Dans toutes les autres villes
de l’Oranie, si bizarre que puisse paraître la chose, on parle des
dialectes bédouins. »[7]
Cette spécificité doit moins apparaître aux générations d’aujourd’hui,
dans la mesure où, ici comme ailleurs, les façons de parler tendent à
s’homogénéiser. Ainsi les deux populations de Nédroma et des environs
se sont maintenues durant des siècles comme différentes jusqu’à une
époque récente. On peut dire que la dernière manifestation où les deux
populations s’affirment dans leur opposition séculaire fut l’époque où
le réformisme (al-islâh ) fut introduit à Nédroma, dans les années 50,
par la prédication d’Abdelwahab Benmansour, envoyé par Cheikh Ibrahimi
pour fonder la médersa et prêcher la réforme : une mission qu’il put
mener à Nédroma, mais pas dans les campagnes environnantes, fixées
dans leur opposition à la ville[8].
Le changement à Nédroma
Le changement
s’est introduit à Nédroma avec la colonisation, notamment avec
l’ouverture d’une école française en 1856. La scolarisation a permis
de former une élite qui valut à la ville la réputation d’être une «
pépinière de fonctionnaires », selon le mot d’un Résident du Maroc.
Les habitudes ont changé aussi, le progrès technique également. Mais
cette transformation n’a pas modifié la structure de base de la ville
: les ruraux (dits qbayl en référence au nom de tribu en arabe :
qabîla et non pas en référence à la Kabylie, même si des traces
berbères n’ont pas manqué dans la région) n’habitaient pas dans la
ville, n’y possédaient pas de maisons, chaque groupe vivait son
identité dans l’opposition à l’autre. Cependant à l’époque de la
guerre de libération une rupture importante s’est instaurée. Quand je
suis venu pour la première fois à Nédroma durant l’été 1966, pour y
préparer ma thèse de doctorat, je fus intrigué par cette phrase que
tous répétaient : « Nédroma, ce n’est plus comme avant ». Que
s’était-il donc passé ?
Pour en avoir
une idée plus claire, et approfondir les impressions des habitants, je
dépouillai les archives de l’état-civil établi en 1888 et je comparai
les noms qui y figuraient à ceux des listes électorales de 1965. Je
pus ainsi constater que la structure de la population s’était
profondément modifiée.
Avec
l’accentuation de la violence des combats de la guerre de libération
dans les années 1955 et 1956, un certain nombre de citadins partirent
se réfugier au Maroc voisin, y entraînant leurs familles et laissant
vides leurs habitations. Parallèlement les ruraux, soumis à la
pression militaire, vinrent se réfugier dans la ville, volontairement
ou non. En 1962, alors qu’un retour à la situation antérieure aurait
pu être envisagé (les exilés revenant du Maroc et les ruraux
retournant dans leurs villages), c’est le mouvement inverse qui
s’accentua. La plupart des citadins partis au Maroc ne revinrent pas à
Nédroma : leurs habitations étaient souvent occupées et la position
des ruraux s’était renforcée par leur participation plus active à la
guerre. Par ailleurs leurs compétences pouvaient mieux s’exercer dans
les grandes villes comme Sidi Bel Abbès, Oran et Alger, où de nombreux
postes administratifs étaient à pourvoir. Il s’est ainsi établi dans
la ville une coexistence des citadins et des ruraux jamais vécue sous
cette forme. Il est certain que pour les ruraux le fait d’habiter en
ville présentait bien des avantages, allant du confort de l’habitat
aux avantages de la scolarisation et des services publics. L’extension
de la ville hors de ses remparts, déjà amorcée dans les années 40, n’a
fait que s’amplifier depuis, au point que la médina ne représente plus
qu’un quartier d’une grande agglomération elle-même semblable à
beaucoup d’autres en Algérie.
Nédroma aujourd’hui
Nédroma
doit-elle se contenter aujourd’hui du souvenir de la gloire d’antan ?
Comme on a dit à une époque : « Rome n’est plus dans Rome », faut-il
dire « Nédroma n’est plus dans Nédroma » ? Certes ils sont ailleurs
les grands noms qui ont fait la célébrité de la ville : après avoir
fourni autrefois à l’Algérie son premier médecin (le docteur Naqqache)
et un délégué financier reconnu (M’Hammed Ben Rahhal, 1858-1928), la
ville a donné naissance au premier ambassadeur en France de l’Algérie
indépendante (Abdellatif Rahhal), à un premier ministre, à de nombreux
ministres et responsables d’entreprises nationales, à des
fonctionnaires, à des entrepreneurs, à des militaires. Si la ville fut
autrefois une pépinière de fonctionnaires, elle a fourni à l’Algérie
indépendante une proportion de cadres dépassant largement son poids
démographique. L’activité des associations, des orchestres, entre
autres,
montre que la
ville a conscience de son identité historique et qu’elle veut la
préserver. Mais comment le faire aujourd’hui, dans la tourmente de la
vie moderne, dans les urgences de la construction nationale, dans les
remous de la mondialisation ? Que peut apporter Nédroma à l’Algérie
d’aujourd’hui ? Il faudrait protéger la mémoire et transmettre les
valeurs de l’ancienne madîna.
Protéger la
mémoire
Il est important
que les générations actuelles et futures puissent voir les reliques de
leur passé, les monuments en premier lieu. Certes la grande mosquée
restera longtemps, mais les autres vestiges doivent être conservés :
le dessin général de la vieille ville, la Casbah et ses environs, les
restes des remparts. Alors que la ville d’Alger n’a pas su protéger le
quartier de la Casbah, majestueux vestige d’un passé précolonial,
Nédroma doit garder une conscience vive de l’importance de ces traces
du passé dans la construction de l’identité présente et cela demande
des initiatives voire des sacrifices. Cela concerne la ville mais
aussi d’autres sites : je pense à ce palmier de Sidi-Brahim, qui vit
en 1845 la défaite de la colonne Montagnac, puis la reddition en 1847
de l’émir Abdelkader. Il en est de même de la maison de Ghazaouat où
l’émir passa sa dernière nuit en Algérie.
La musique
classique andalouse est un élément important du patrimoine culturel
nédromi. De grands orchestres se sont illustrés dans le passé : Si
Driss, Rahmani, Ghenim. Aujourd’hui celui de Si Ghaffour a été reconnu
par plusieurs prix, mais il en est d’autres. L’intégration de
nouvelles générations se fait sans difficultés, puisqu’une école de
musique andalouse a été fondée.
La langue arabe
parlée à Nédroma avait ses caractéristiques propres, proches de celles
du langage de Tlemcen, mais néanmoins différentes. Alors que le relevé
de celui-ci avait été fait par Marçais autrefois, celui de Nédroma n’a
pas fait l’objet d’un tel travail. Il serait souhaitable que des
linguistes entreprennent ce travail tant qu’il existe encore quelques
personnes âgées susceptibles de témoigner de ce qu’elle fut : l’un des
parlers citadins algériens. Dans le même mouvement des anthropologues
pourraient recueillir des témoignages sur l’histoire et les traditions
locales dont la mémoire risque de s’effacer prochainement : c’est
notamment le cas des derniers témoins de la guerre de libération dans
la région, illustrée par les batailles du Fillaoussène en 1956 et
1957.
Transmettre des
valeurs
La cité dans son
modèle de madîna recèle des valeurs qu’elle est susceptible de
transmettre au-delà de ses limites
La première
valeur est l’estime de soi et la fierté de son origine. Elle est
fondée sur un mythe d’origine, un récit des origines qui est le
fondement d’une communauté. C’est là un trait dont l’Algérie dans son
ensemble ne bénéficie pas suffisamment aujourd’hui. On constate
maintenant à quel point la politique de colonisation a entraîné une
dépersonnalisation, parfois intériorisée au fil des ans, et qui peut
entraîner la haine de soi dont ont parlé certains auteurs. Nédroma à
cette époque savait qu’elle avait un passé derrière elle, de fières
origines, elle a pu se faire respecter du colonisateur (ce dont
témoigne entre autres le parcours de M’Hammed Ben Rahhal et aussi les
rapports des administrateurs, dont M. Rohrbacher[9]).
Cette estime de soi a permis à la cité de s’ouvrir sans complexe à
l’instruction et à la modernité, sans renier ses origines. La
permanence de l’enseignement arabe, l’enthousiasme suscité par le
mouvement réformiste montrent que la cité savait relier le passé et le
présent, associés symboliquement dans la connaissance des deux langues
: l’arabe et le français. C’est cet esprit que la madîna peut apporter
à l’Algérie.
Une autre valeur
liée à la madîna est la cohésion sociale. Certes la vie en quartiers
comportait un contrôle social mal supporté par les individus
d’aujourd’hui, mais elle incluait une vie d’échanges et un sens de la
collectivité. Elle s’accompagnait d’une certaine tolérance dans la
mesure où ces cités comprenaient une minorité juive importante, de
l’ordre de 10% de la population : c’était le cas à Nédroma. A une
époque où dans le sillage de la mondialisation un individualisme
exacerbé commence à gagner de larges couches de la population, il est
bon de rappeler l’importance et les exigences de l’appartenance à son
milieu et par delà à sa nation.
Enfin Nédroma,
apparemment fermée sur elle-même, a su s’ouvrir au changement. Cela se
fait parfois dans des conditions désastreuses quand cette ouverture
s’accompagne de négation de soi et d’automutilation. Nédroma, par son
enracinement, son attachement au côté positif de ses traditions, a su
trouver en elle-même assez d’assurance pour s’ouvrir au changement
sans crainte de s’y perdre. C’est cette qualité qu’il faut souhaiter
voir se poursuivre sur place et s’étendre à l’ensemble de l’Algérie,
ce qui sera finalement la véritable survie de la cité.
Au moment où
elle disparaît sous sa forme ancienne, Nédroma représente pour
l’Algérie un lieu de mémoire important. Elle témoigne d’une
civilisation algérienne antérieure à la colonisation. Face à celle-ci
elle a su résister, mieux, s’emparer de la modernité sans renoncer à
elle-même. Un mythe d’origine est un levier puissant pour la
construction d’une nation. L’Algérie, exposée de longues années au
mépris colonial, malmenée par la hogra d’un pouvoir autoritaire, a
besoin de retrouver dans son histoire les éléments de sa propre
revalorisation. Elle peut les trouver dans la mise en valeur de son
patrimoine total, préislamique[10],
islamique et moderne, afin d’affirmer une identité propre : ni
occidentale, ni moyen-orientale : algérienne.
Gilbert Grandguillaume
[1]
Ce texte a été rédigé à l’occasion du 5ème colloque international sur
l’histoire de Nédroma et sa région, tenu à Oran du 20 au 22 décembre
2006, sur le thème « Le patrimoine culturel et scientifique».
[2]
Hichem Djaït, Al-Kûfa. Naissance de la ville islamique, Paris,
Maisonneuve et Larose, 1986
[3]
Djilali Sari, Les villes précoloniales de l’Algérie
Occidentale.Nédroma, Mazouna, Kalâa,Alger, SNED, 1960.
[4]
Georges Marçais, La chaire de la grande mosquée de Nédroma, Revue
Africaine, 1932, p.331-331.
[5]
Mohammed Benamar Djebbari, Un parcours rude et bien rempli. Mémoires
d’un enseignant de la vieille génération, tome I, Oran, OPU, 1999,
p.87-94. Voir aussi : tome II, 2001 et tome III, 2002.
[6]
Gilbert Grandguillaume, Nédroma. L’évolution d’une médina. Brill,
Leiden, 1976. Réédition Mémoire de la Méditerranée, 2003.
[7]
William Marçais, Le dialecte arabe parlé à Tlemcen. Grammaire, textes
et glossaire, Paris, Ernest Leroux, 1902, p. 8.
[8]
Pour cette question, voir G.Grandguillaume, « Une médina de l’ouest
algérien : Nédroma » , in Revue de l’Occident musulman et de la
Méditerranée, Aix-en-Provence, N°10, 1971, p.55-80.
[9]
Julien Rohrbacher, Monographie de Nédroma, inédit, bibliothèque du
CHEAM, Paris, 1938.
[10]
Voir Gilbert Meynier, L’Algérie des origines, De la préhistoire à
l’avènement de l’islam. Paris, La Découverte, 2007
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