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Quel genre de
livre Mohamed Harbi a-t-il voulu écrire ? Un auto-panégyrique comme
ceux qui fleurissent chez les anciens de la lutte pour l’indépendance
algérienne ? Des compléments aux nombreux documents qui n’auraient pas
trouvé leur rubrique dans ses ouvrages antérieurs[1]
? Un témoignage sur ce que fut la vie d’un militant ? Ou simplement
s’agit-il d’une autre façon d’envisager une biographie. L’auteur s’en
explique lui-même : il veut « éclairer des devenirs »[2]
à partir, non d’un vécu particulier, mais d’un vécu collectif, en
racontant une histoire, il veut raconter l’Histoire. Chacun pourra
juger à quel point il y réussit.
Cette biographie
s’étend de la naissance de l’auteur, en 1933, à El-Arrouch, dans la
région de Skikda, jusqu’en 1962, date de l’accession de l’Algérie à
l’indépendance. Un autre ouvrage viendra compléter les années
suivantes. Issu d’une famille de notables, M.Harbi ne fait pas
l’expérience de la coupure des communautés algériennes et européennes
ni celle du racisme colonial. D’un environnement familial plutôt
réformiste, il passera à un engagement plus radical dans les rangs du
MTLD, alors qu’il est encore lycéen. Il ira poursuivre ses études à
Paris, où il se retrouvera parmi les militants étudiants. Il sera
ensuite membre de la fédération de France du FLN, mais son esprit
critique le conduit à prendre ses distances après l’assassinat
d’Abbane Ramdane par ses collègues du FLN. Etudiant à Genève, il
reprend une activité politique dans le sillage de Belkacem Krim dans
le GPRA (au ministère des armées, puis aux relations extérieures) : il
est alors au Caire. Exilé quelque temps en Guinée, il revient comme
expert aux négociations d’Evian : il est témoin des déchirements du
FLN lors de l’accession à l’indépendance en 1962. Ce simple rappel
suffit à montrer l’importance du témoignage : un observateur en
première ligne, toujours armé de son indépendance d’esprit et de son
esprit critique, mais à même de raconter de l’intérieur ce qu’il a vu
et ressenti, sans se sentir obligé de justifier quoi que ce soit.
Les lecteurs
seront stupéfaits de découvrir une société algérienne très différente
de celle qu’ils ont connue à travers certains Algériens
occidentalisés, différente de l’image qu’en donnent les idéologues et
les officiels : une Algérie communautariste, musulmane et plébéienne,
dans sa grande majorité. C’est une société enfermée dans une mentalité
tribale reformatée par un islam archaïque pour lequel le non-musulman
est un être impur[3].
Cette société ne laisse aucune place à l’individu, ni à la liberté
individuelle, encore moins à la démocratie, même si certaines
consultations de notables en donnent l’apparence. Cette société ne
peut concevoir l’indépendance que comme le départ des non-musulmans,
sur le mode de la purification, mais aussi sur le mode de la prédation
: prendre leur place, leurs biens. Elle a peu de contacts avec eux :
elle en est séparée par la langue, et par le mépris dans lequel elle
est tenue. Les rapports qu’elle entretient avec la classe évoluée
algérienne (caïds, fonctionnaires divers, gros propriétaires) sont des
rapports de clientélisme : elle en attend une protection, mais dans
l’attitude du serf vis-à-vis du seigneur : c’est-à-dire qu’elle
entretient des sentiments de haine et de revanche, un peu comme à
l’égard des Européens.
Cette société
est déshéritée sous plusieurs aspects. Elle l’est matériellement :
majoritairement rurale, elle a été soit contenue dans des zones
montagneuses, soit dépossédée de ses terres dans les plaines, et
transformée en prolétariat rural. Elle est exclue de la scolarisation,
et ce de fait n’a pu s’élever dans l’échelle sociale comme les grandes
familles qui, sur la base de leur prestige traditionnel et de leur
éducation accumulent fortune et influence. Elle est déshéritée
politiquement : ceux qui l’utilisent comme masse de manœuvre n’ont
aucun souci de son éducation politique ni de son ouverture aux idées
modernes : au contraire ils savent que c’est son arriération qui la
rend docile et manipulable.
L’intérêt de la
biographie de M.Harbi est qu’il est situé sur ces deux versants de la
société algérienne et qu’il en a une conscience politique. Sa famille
est riche, influente, son père est libéral, son environnement
politique d’origine est réformiste (UDMA, et Ouléma[4]).
Mais son militantisme le fait activer dès le lycée dans les rangs du
MTLD[5].
Comme beaucoup d’Algériens, il est conscient de cette « fracture
sociale » de la société algérienne, il sait qu’elle est dissimulée en
permanence, il y a toujours de bonnes raisons pour faire comme si elle
n’existait pas : parce que c’est l’union sacrée de la lutte, plus tard
parce qu’il faut faire face à l’ennemi étranger…Dans son livre,
Mohamed Harbi lève ce tabou, et c’est son grand mérite.
La conséquence
est le double langage qui circule autour de l’Algérie. L’élite
algérienne connaît la société archaïque, mais elle la dissimule, elle
la refoule en elle-même et dans son discours. A l’extérieur, elle
présente une autre face de l’Algérie : moderne, démocrate, tolérante,
prête à faire alliance avec les libéraux du monde entier pour défendre
les mêmes valeurs, et avant tout l’indépendance de l’Algérie : bref,
l’Algérie, c’est la France, plus l’indépendance. Dans cette optique,
qu’il s’agisse de discussions publiques entre Algériens ou entre
Algériens et Français, certaines questions ne sont jamais posées :
celle de l’Islam, de la langue, de la femme : bref des questions qui
auraient pu révéler la fracture. Le prétexte est facile : priorité
absolue à la lutte pour l’indépendance. C’est ce discours qu’entendent
les Occidentaux qui s’engagent pour la cause de l’Algérie. Ils
mettront des années à admettre qu’il ne correspond pas à la réalité[6].
Un autre
discours est adressée à la couche déshéritée, sans culture politique,
un discours qui épouse les contours de sa mentalité. L’indépendance
consiste à restaurer l’Islam dans sa terre, à chasser les
non-musulmans, à restaurer la justice de l’Islam, à prendre la place
et les biens de ceux qui la méprisent, à punir les collaborateurs de
la France (les harki, mais aussi, plus discrètement, ceux des grandes
familles enrichis dans la francophonie…). Ce langage est adressé à une
masse plébéienne, qui lutte pour une Algérie communautariste,
musulmane, traditionnelle, arabisée. C’est elle qui porte le poids de
la lutte, qui craint d’être dépouillée de sa victoire par les
compromis de l’autre classe, ces « familles caïdales », déjà en place
par la culture et la richesse. Elle voit en eux des Algériens éduqués,
francisés, peu religieux, finalement très ressemblants aux Français,
et elle les tient en suspicion…une suspicion qui dure jusqu’à ce jour.
Derrière l’écran
de fumée de ce double langage, se passe le jeu politique réel, et
c’est ici que le témoignage de Mohamed Harbi est capital. Il est le
premier à lever le voile de l’intérieur. Mais en même temps il le fait
sur le ton du militant convaincu. Par delà les règlements de comptes
habituels dans ce domaine, il montre l’arrière-plan social et culturel
algérien, et aide ainsi à comprendre la situation en profondeur,
surtout pour ceux qui ont découvert l’Algérie dans les années 90.
Le mouvement
nationaliste naît dans les années 30. Messali Hadj l’implante d’abord
dans l’immigration algérienne : une population en prise directe avec
son milieu d’origine, les zones rurales d’Algérie. Son mouvement
(Etoile Nord-Africaine, puis PPA, puis MTLD et finalement MNA) aura
donc son enracinement dans la société plébéienne, ce qui explique son
radicalisme. Un autre courant, réformiste, s’exprime dans la société
algérienne évoluée : son emblème est Ferhat Abbas. Ayant bénéficié de
la colonisation, elle veut améliorer sa position, tout en se méfiant
de ces gens « de sac et de corde »[7]
dont elle connaît et redoute la violence revendicatrice.
La lutte pour
l’indépendance est déclenchée en 1954 par une élite dissidente du
mouvement de Messali Hadj, le FLN, qui va lutter à la fois contre la
France et contre le MNA. Il s’impose par la violence comme le seul
représentant du peuple algérien. La direction du FLN, d’origine
plébéienne, symbolisée par le triumvirat Krim, Boussouf, Bentobbal.
Elle va se développer comme pouvoir militaire, prenant appui sur les
wilayas de l’intérieur, et chassant les civils du FLN (notamment
Abbane Ramdane). Dans un second temps, elle sera elle-même éliminée
par les militaires de l’armée des frontières, les colonels, dont
Boumediene : ceux-là sont encore plus proches de la plèbe et des
pratiques violentes. Toutefois, les exigences de la représentation
internationale les obligent à rester dans l’ombre et à mettre en avant
les éléments issus de la bourgeoisie algérienne : Ferhat Abbas,
Benkhedda. Mais le pouvoir de ceux-ci n’est que de façade, et sa
réalité, comme celle de la société algérienne, éclate durant l’été
1962, lorsque ceux qui avaient cru à la démocratie sont invités à
aller voir plus loin : les accords d’Evian sont morts-nés.
La même
situation va se reproduire après l’indépendance : pour gérer le pays,
ces militaires vont avoir besoin de la couche évoluée qualifiée
francophone, tout en tenant à l’adresse de la majorité plébéienne un
langage d’arabisation, d’islamisation. Tandis que la couche bourgeoise
sera culpabilisée, la couche plébéienne sera toujours aussi exclue. La
politique d’arabisation censée la promouvoir ne fera que la
marginaliser davantage, et l’enfoncer dans un obscurantisme culturel,
religieux, social, politique. Le courant islamiste, prompt à utiliser
le langage de la déréliction sociale ne fera qu’accentuer ce mouvement
sous le voile de l’illusion libératrice. Ce qui est toujours refusé à
cette couche plébéienne, c’est l’éducation sociale, culturelle et
politique qui serait la base de sa promotion.
Que dans ce
contexte la violence soit le moyen ordinaire de gestion des conflits
politiques, le lecteur le constate à chaque page du livre : une
violence qui n’est pas congénitale ni trait culturaliste, mais élément
d’une culture tribale archaïque non seulement résiduelle d’une
ancienne structure, mais entretenue et utilisée par ceux dont la
fortune politique s’est édifiée sur ce socle tribal présenté comme
identité authentique.
Ce qui frappe
aussi dans ces lignes, c’est le témoignage de l’homme. On est loin de
l’auto-apologie, sa petite histoire éclaire la grande, mais on perçoit
la présence de l’homme qui aurait eu une vie bien plus facile s’il
s’était montré complaisant comme les autres. Il s’interroge sur le
coût d’une telle vie : économique évidemment, mais aussi social : les
amitiés sacrifiées à la rigueur éthique et idéologique, la vie
familiale compromise. Il faut lire et relire ces pages si instructives
pour qui veut comprendre l’Algérie, et attendre avec impatience la
suite, car ces mémoires s’interrompent en 1962….
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