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Le texte du
Coran actuel rapporte-t-il les paroles mêmes prononcées par le
Muhammad et transmises par ses disciples ? La tradition musulmane
s’appuie sur deux sortes de textes : le Coran et le Hadith. Celui-ci
est le recueil des « dits » attribués au prophète et transmis par son
entourage. Leur critique est considérée comme légitime, car il est
reconnu par cette tradition que nombre de ces hadith ont été forgés
délibérément pour appuyer telle ou telle position politique ou
doctrinale. Il n’en est pas de même du texte du Coran, considéré comme
parole d’Allah. Pour en attester la fiabilité, la tradition affirme
que les révélations ont été transmises oralement par les auditeurs qui
les retenaient par cœur, en partie ou en totalité Parallèlement une
fixation par écrit s’est initiée par des moyens rudimentaires,
« omoplate ou peau d’animal, tesson de
poterie, pierre plate, etc…mais aussi sur du parchemin ou des feuilles
de papyrus. Un récit nous dit que Muhammad convoqua son secrétaire
Zayd Ibn Thâbit, lui faisant dire de venir « avec l’omoplate, l’encre
et la planchette » pour qu’il lui dicte un verset. Ce même Zayd,
chargé plus tard par Abû-Bakr et ‘Omar[1]
de collecter le Coran, raconte : « Je me suis mis à suivre les traces
du jCoran, en recopiant(ce qui en était écrit sur ) des feuillets, des
tiges de palmiers et des pierres plates et (en transcrivant ce qui
était)dans la poitrine des hommes. » (p.284).
Cette même tradition affirme que les
deux premiers califes eurent le projet d’établir une version
officielle du texte coranique, mais que ce projet fut réalisé par le
troisième calife, Othmân Ibn ‘Affân, inquiet de voir diminuer, par la
mort naturelle ou dans les combats, le nombre de ceux qui
connaissaient par cœur le Coran. Pour cette version, il fit réunir les
divers textes ou fragments en circulation, le principal étant celui
que détenait Hafsa, la fille de Omar. Ayant fait établir cette version
par Ibn Ka’ab et Zayd Ibn Thâbit, il ordonna de détruire toutes les
autres versions écrites (à l’exception de celle de Hafsa, qui lui fut
rendue, mais fut détruite après sa mort en 665 par le gouverneur de
Médine, Marwan ????). Pourquoi ces sources furent-elles détruites ? Le
but affirmé était d’éviter les dissensions entre musulmans. Mais des
résistances s’affirmèrent dès cette époque, accusant les destructeurs
des manuscrits d’avoir voulu éliminer des textes contraires à la
légitimation des tenants du pouvoir.
Les premiers orientalistes , notamment
Régis Blachère[2],
ont d’abord repis le point de vue traditionnel, en divisant les
sourates du Coran en « mecquoises » et « médinoises », selon qu’elles
auraient été révélées dans la première partie de la prédication de
Muhammad à la Mekke, ou dans la seconde à Médine, à partir de 622. Ce
point de vue est dépassé par les études récentes. Jacqueline Chabbi[3]
estime que lestextes du Coran ont été
définitivement fixés par les Omeyyades, au début du VIII° siècle à
Damas. A partir d’une étude remarquable de la langue du Coran et de
l’environnement tribal de la Mekke, elle insiste sur le caractère
essentiellement oral de cette culture : le caractère primitif du
sopport écrit disponible à l’époque du prophète et des premiers
califes induit à penser que le contenu de la révélation s’est transmis
par voie orale jusqu’au Oméyyades, le support écrit ne pouvant servir
que d’aide-mémoire.
Ce point de vue est contesté par
Alfred-Louis de Prémare, pour qui le milieu de la Mekke et surtout
celui de Yathrib (Médine) sont au contact de cultures qui ont un usage
courant de l’écriture. L’écriture arabe qui sera élab orée par les
savants musulmans s’appuie sur le syriaque, qui avait dès cette époque
une écriture cursive. L’autre milieu lettré était le milieu juif, qui
utilisait l’écriture hébraïque, celle-ce étant enseignée dans des
écoles, en particulier à Médine. Les milieux arabes, leurs notables en
particulier, étaient en contact étroit avec ces lettrés, et certains
avaient fréquenté ces écoles. Les deux principaux secrétaires du
prophète, chargés par les califes de fixer le texte du Coran, à savoir
Ubayy Ibn Ka’b et Zayd Ibn Thâbit, savaient écrire, et Zayd « écrivait
l’arabe et l’hébreu ». Selon A-L de Prémare, « nous ne sommes pas ici
dans un univers de traditions orales, mais dans un univers de scribes
compositeurs » (p.312).
Ces deux thèses, pour opposées qu’elles
soient, apportent de nouvelles lumières sur les débuts de l’islam.
Celle de A-L de Prémare semble mieux rendre compte des influences
externes évidentes dans le Coran, les traditionalistes musulmans
s’étant toujours attachés à présenter l’avènement du message de
l’islam, et son écriture, à partir de sources essentiellement
endogènes.
Un autre intérêt du livre de AL de
Préare est d’avoir recherché des documents historiques contemporains
des débuts de l’islam. On avait constaté jusqu’ici le caractère tardif
des témoignages écrits musulmans, et surtout leur orientation
idéologique liée aux conflits politiques ou religieux. L’auteur a eu
recours à des sources littéraires et historiographiques non-arabes, à
savoir : syriaques, arméniennes, coptes et grecques. Ces sources
fournissent des notations sur les conquêtes arabes à partir de 629. Le
nord de l’Arabie était habité par des populations arabes chrétiennes,
de la tribu des Ghassân, alliés à l’empire byzantin. Le sud de la
Mésopotamie l’était par d’autres tribus arabes, les Lakhm, alliés des
Perses sassanides : c’est au sein de ces dernières, dans la ville de
Hira, que l’écriture arabe semble s’être codifiée et répandue vers le
Hedjaz et le Yemen. Autre notation intéressante : comment ces
conquérants musulmans sont-ils nommés par les autres Arabes ? Le terme
employé est celui de « muhagirûn » : littéralement « ceux qui ont
émigré », initialement de la Mekke à Médine du temps du prophète à
partir de 622 : selon l’auteur, ce terme doit être celui par lequel
les musulmans se désignaient eux-mêmes : les conquêtes étaient une
suite de la première « émigration » -ou higra ». Les lettrés de ces
cultures étrangères relièrent ensuite ce nom à celui de Agar, l’épouse
répudiée d’Abraham, mère d’Ismaël, ancêtre des Arabes. Ces conquêtes
ne sont d’ailleurs pas vues en bonne part : la Chronique de Zuqnîn
(arménienne) parle de « l’armée dévastatrice des Ismaélites » (p.195),
des incendies, des pillages, des massacres.
Ainsi dans un contexte multiculturel
riche, la nouvelle culture islamique mit plusieurs siècles à se
détacher de ses emprunts pour constituer un pôle culturel nouveau
auquel se rallièrent les grandes cultures anciennes. Le travail de A-L
de Prémare est un apport décisif pour comprendre les «fondations de
l’islam», une histoire qui est encore loin d’avoir livré tous ses
secrets.
Gilbert
Grandguillaume
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